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Thom Yorke, interview in Paris
DANS LA TETE DE RADIOHEAD.
by Laurence Boisnard.
jonny
Rock&Folk
Jonny Greenwood
Paris, le 15 septembre. On retrouve Radiohead dans l'apres-midi a Canal+ ou vient de s'achever la balance de la prestation du soir a "Nulle Part Ailleurs". tout le monde est la sauf Thom (qui s'est eclipse en douce), et le groupe goute cette belle journee a la terrasse ensoleille du restaurant du coin. Colin a les tres tires mais s'interesse de tres pres a notre picture-disc de Tony March et ses Blousons Noirs. "Ce matin, j'ai achete l'integrale de Serge Gainsbourg, dit-il. c'est le meme genre ?" Ed O'Brien et Phil Selway prennent le soleil a l'ecart, repondant sans entrain aux questions de journalistes excites. L'attachee de presse parvient a extraire Colin de notre tablee et le livre en pature a son journaliste. Dommage l'aine des Greenwood avait l'air en forme. En tout cas, plus que son frere, Jonny, blanc comme un linge et fracasse par trois mois de tournee harassante. Caches derriere sa longue meche de cheveux noirs, ses yeux rouges et globuleux font de breves et inquietantes apparitions. 
_ Ces gros festivals auquels vous avez participe, c'etait plaisant ?
- Jonny Greenwood : (il souffle) Franchement, nous n'aimons pas beaucoup ca. Nous aurions pu jouer dans une cinquantaine de festivals ces derniers mois mais nous avons choisi de n'en faire que quelques uns , comme Belfort, Glastonbury... La plupart des groupes jouent dans les festivals pour gagner de l'argent. Reading, par exemple, est un festival a argent. Si nous voulions, gagner beaucoup d'argent facilement, nous enchainerions ce genre de concerts grassement payes.
_ Ou vous auriez acceptez les 500 000 livres que Guinness vous proposait pour l'utilisation d'une de vos anciennes face B dans une publicite.
- J.G. : Par exemple. Devenir plein aux as n'est pas notre but.
_ Vous semblez etre un des rares groupes anglais a prendre du plaisir a jouer aux USA. On se trompe ? 
- J.G. : Je crois que tu as raison. Et c'est pour ca que nous y sommes populaires. La plupart des groupes anglais qui partent en tournee en Amerique y vont a reculons, sans reelle envie de tout donner. Les rockers anglais considerent souvent les americians comme des idiots, des pecores. Ce n'est pas toujours vrai (sourire)... Quand nous avons tourne avec R.E.M., c'etait surrealiste. Il faut imaginer ce que c'est que de traverser ce pays immense et dingue en bus. C'est fascinant et effrayant a la fois, et en tout cas interressant. On a joue dans le vieux Sud, des coins paumes comme l'Alabama... Les R.E.M. nous ont beaucoup appris dans le sens ou on a realise avec eux ce que signifiait etre un groupe organise et productif. Par exemple, utiliser le sound-check pour essayer de nouveaux titres, ce genre de choses... Par contre, la tournee avec Alanis Morrisette fut vraiment bizarre. Le public avait treize ans en moyenne et les kids n'etaient venus que pour elle. Pendant "Paranoid Android", les gamins pleuraient ou se bouchaient les oreilles. Nous n'etions pas leur tasse de the.
_ Vous allez tourner longtemps avec "OK computer" ? -
J.G. : Non, non (categorique). Nous sommes epuises. Le succes du disque nous a pris par surprise. En sortant du studio, jamais nous avons imagine que cet album puisse toucher les gens a ce point. Nous avions plutot le sentiment d'avoir signe notre arret de mort, d'avoir compose le requiem de Radiohead. Ce succes est donc une bonne surprise. Pour autant, nous avons decide de ne pas partir dans une tournee de promotion sans fin de "OK computer". Normalement, nous retournons en studio en decembre pour enregistrer du nouveau. D'ici la il y aura quelques concerts importants, comme Wembley.
_ Quel a ete le moment le plus fort pour vous depuis la sortie de l'album ?
- J.G. : (Il reflechit tres longtemps) Nous etions au Japon juste avant la sortie du disque pour donner des intreviews et jouer quelques gigs. Nous etions assis dans un grand magasin de disque et ils ont joue l'album sur la sono du magasin pendant que nous repondions aux questions des gens. C'etait la premiere fois que nous ecoutions "OK computer" en public. tous les membres du groupe se regardaient pendant "Airbag", l'air de dire : "Woowww ! Qu'est-ce que c'est bien ! C'est nous qui avons fait ca ?" Ca reste un souvenir tres fort pour nous. Ensuite il y a eu "Paranoid android"... Meme emotion enorme.
_ Pour beaucoup, Radiohead et Oasis sont les grands groupes des annees a venir, la releve de U2 et R.E.M. en quelque sorte... - J.G. : Non, je ne crois pas du tout. Je vois plutot un succes a la Pixies pour Radiohead. Enregistrer quelques tres bons disques et disparaitre, nous desintegrer... Nous faisons tout le contraire de ce qu'il faut pour devenir un groupe qui remplit les stades. "OK computer" est un disque difficile, sans single evident. Quand les gens de la maison de disques americaines ont entendu le disque, ils ont pousse des cris d'ofraies. Pour eux "OK computer" etait un disque invendable, un cauchemar. Ils n'ont rien compris. Ils s'attendaient a un "The bends" numero 2. Si le succes planetaire dont tu parles viens a nous, tant mieux. Mais nous ne ferons aucune concession pour aller dans le sens des radios.
_ Comment reagissent votre famille, vos amis ?
- J.G. : Ils sont heureux pour nous, ils savent qu'on a bosse dur pour en arriver la. Quant a ma mere, elle ne sait pas vraiment de quoi il s'agit. Deux de ses fils sont membres de Radiohead mais elle a 70 ans et elle n'a aucune idee de ce que nous jouons. Elle nous a donne une education musicale classique. Elle m'a demande si les gens s'asseyaient a des tables pendant nos concerts (rires). Ed et moi, on va l'ammener a Paris pour notre date au Zenith. Elle va etre surprise. Surement decue, aussi...Elle prefererait que je joue du Bach en smoking.
(par David Angevin Rock&Folk novembre 97 )
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Rock & Folk / Jul 98..
DANS LA TETE DE RADIOHEAD 
Le groupe, devenu phenomene tardivement, est en concert ce soir a Paris.
RADIOHEAD. En concert samedi, Zenith de Paris, 20h. Premiere partie: Sparklehorse. Album: OK Computer, EMI. par Laurence Romance; "Au depart, j'etais enchante de l'accueil fait a OK Computer, mais ensuite, tout est devenu un peu etrange dans ma tete", confesse Thom Yorke, assis dans le bus de tournee de Radiohead devant une biere qu'il sirote a petites gorgees. A l'issue d'un intense concert lillois, qui a vu le groupe d'Oxford demontrer que les chansons parfois tarabiscotees de son nouvel album passaient a l'aise l'epreuve de la scene, le frele chanteur a bien merite de se detendre. Sauf que ce n'est pas tout a fait le genre de la maison, surtout en presence d'un magnetophone.
C'est que le timide Yorke, qui accorde la une de ses rares interviews, est desormais tres celebre. Depuis, precisement, que les ventes mirobolantes de son troisieme album sorti en juin dernier ont fait de Radiohead, en action relativement discrete depuis plus d'une decennie, le groupe rock le plus important et significatif du moment avec Oasis ­ en Europe et, considerant le triste etat actuel du rock US, dans le monde entier. Brusquement passe du statut de figure singuliere de l'alternatif a celui d'antistar emblematique d'epoque, Yorke, plus que jamais le proverbial oisillon tombe du nid avec ses tifs coupes ras, en concoit une certaine nervosite: "Quand le disque est sorti, on revenait de cinq semaines de tournee aux Etats-Unis, on etait tres fatigues, et pas seulement ca, mais... Un truc etrange s'etait produit. Aucun d'entre nous ne parvenait a le formuler, mais nous etions soumis a une pression inouie, et nous etions incroyablement demoralises. Parce que nous n'avions plus aucune excuse, a aucun moment ­ nous n'avions plus droit a l'erreur. J'etais epuise en permanence, et quand je me suis plaint a Michael Stipe (le leader de REM) qui est venu nous voir en concert, il m'a dit: Tu n'es pas physiquement fatigue, c'est dans ta tete. Quelque chose a change, et tu n'as pas encore eu le temps de t'y faire." 

 

 
 
 

Stipe, un fan de longue date qui invita voici deux ans Radiohead a assurer la premiere partie d'une tournee de REM, a sans doute egalement briefe son pote Yorke sur la strategie a adopter avec les medias ­ en gros, donner l'impression de vivre dans son propre monde ­ , mais l'Anglais ne maitrise pas encore aussi bien que son ami americain l'art consomme de se rendre totalement opaque et trahit toujours par moments une certaine vulnerabilite: "En Angleterre, le culte de la personnalite a tellement pris le pas sur le travail que ca en devient ridicule", avance-t-il pour justifier ses reticences mediatiques croissantes. "D'ailleurs, si peu de groupes durent plus de trois albums, c'est parce qu'on les affuble d'une identite totalement unidimensionnelle... Ca me fait flipper d'etre toujours catalogue comme tourmente. J'ai evolue, je suis dans un autre espace psychique."

Les spheres mentales que Thom Yorke habitait dans son enfance sont immanquablement delimitees par le handicap qui le fit naitre, le 7 octobre 1968, avec un oeil ferme. A 6 ans, il avait deja subi cinq operations, devait porter un bandeau et endurer le sadisme des autres enfants. De cela, il ne parle pas, preferant fustiger au passage telle propension, assez repandue chez les rock-stars, a justifier le comportement present par les traumatismes enfouis: "C'est de la couille, totalement! D'ailleurs, mon enfance etait sans histoires. Je passais mon temps dans la veranda a construire des trucs avec mes Lego. Apres, j'exposais mes creations. Et je trouvais toujours des oiseaux sur le sol, qui n'avaient pas vu le toit en verre et s'etaient brise le cou. Le truc, c'est qu'ils n'etaient pas morts. Ils bougeaient encore, comme ca (il agite les bras dans tous les sens, un peu comme il fait sur scene). Plus tard, je suis alle dans une ecole privee de garcons et... Bon, on se fait tabasser et tout. A la fac aussi, j'ai pris l'habitude de me faire cogner. Pourquoi pas, apres tout...(resigne). Je suis moi-meme quelqu'un d'extremement agressif."
"La premiere chanson qui m'ait touche, c'est Bohemian Rhapsody de Queen. Je trouvais ca super, totalement dramatique. Ensuite, je suis passe a AC/DC, puis Japan, Joy Division, Violent Femmes, les Smiths, REM... J'ai rencontre les autres membres du groupe a l'ecole. On etait dans des classes differentes, donc on se connaissait pas si bien que ca. Il nous a bien fallu cinq ans pour nous habituer les uns aux autres, en tant que musiciens... A nos debuts, on ne savait pas ce qu'on voulait, ni comment sonner, et cette incertitude rendait tout tres nevrotique: on veut absolument s'integrer, on tatonne, on cherche sa place... Tout ce qu'on faisait etait pompe! D'une certaine facon, c'est encore le cas aujourd'hui, mais comme ca se voit moins, je suppose qu'on s'est trouves un peu!"
"L'enregistrement de OK Computer etait difficile. Nous avions beaucoup a prouver, mais nous refusions de l'admettre. Decider de produire l'album seuls, c'etait un peu nous contre le monde entier: terrifiant! Aujourd'hui, nos motivations sont les memes. En cas de crise, on sait quoi faire, sans avoir besoin de parler. Recemment, Guinness voulait utiliser une chanson pour une pub, et on a tous dit non immediatement, sans se consulter! Il y a des conflits, mais rien de personnel. On a atteint une sorte d'equilibre. Toujours tres fragile, mais c'est ca qui me plait."
Pour ce qui est de son equilibre personnel, Yorke estime devoir une fiere chandelle a Radiohead: "J'ai resolu beaucoup de choses grace a la musique. Je l'ai compris quand, juste avant de commencer l'enregistrement de OK Computer, un type bourre m'a aborde dans un club pour me dire que notre album precedent, The Bends, l'avait aide a traverser la periode la plus difficile de sa vie. J'ai repondu: Je sais. C'est pareil pour moi."
Quatre mois apres le triomphe d'un album a priori difficile (Tous mes disques preferes demandent un effort que je crois tout le monde capable de fournir), Thom Yorke se montre plus hyperactif que jamais, entre une collaboration avec DJ Shadow ("On etait exactement sur la meme longueur d'onde") et une participation a Velvet Goldmine, un film glam ­ avec Ewan McGregor ­ produit par l'ami Stipe ("On fait une reprise de Roxy Music, Michael crie dessus"). Sans oublier les concerts: "Je ne pourrais pas m'en passer, sauf les stades. Je n'y ai jamais vu un concert qui m'ait plu. A part U2 a Cardiff, mais le public avait du repondant. Quand on est sur un ecran geant, a la tele, on n'est plus vraiment la..." 

 
Face aux dangers d'une eventuelle desintegration grand public, Thom Yorke apparait determine a conserver intact le statut d'outsider qui fait depuis toujours la fierte de Radiohead ­ fut-ce au prix d'une petite pointe de schizophrenie: "Rester a l'ecart, c'est une facon de se preserver. A chaque fois que je me trouve dans une grande ville comme Londres ou New York, par exemple, c'est genial pendant trois ou quatre jours. Puis tout commence a deraper et je suis vraiment content de pouvoir m'en aller. C'est pour cette raison que je ne supporte plus de passer une nuit a Londres. Avant, j'aimais bien sortir et trainer, plus maintenant. Et si j'estime etre en conge et que quelqu'un commence a me tanner, je reponds: Ecoutez, je ne suis pas en train de bosser, la. Je ne suis pas celui a qui vous voulez parler. Il est ailleurs. Lachez-moi!." (Liberation du 18/10/1997)

 

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