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Les Inrockuptibles * Computer world
March 98
POURQUOI TANT D'AMOUR?
Tournées, bouche à oreille, discretion
salutaire du marketing, crédibilité intacte, combustion lente
de The Bends, adaptations des formats radio, impressionnant travail d'équipe,
culpabilité honteuse de la presse, croisade pour la sauvegarde
du rock:
on aura ainsi trouvé de multiplesraisons au
triomphe sans précédent de OK computer
Sans précédent depuis le Nevermind
de Nirvana: lors des référendums de fin d'année, OK
computer, I'album pourtant singulièrement tordu de Radiohead,s'offrait
une insolente victoire. Une unanimité tellement rare qu'elle imposait
une enquete auprès de tous ceux qui travaillèrent au succès
du groupe de Thom Yorke et de son disque. Un grand péplum avec trahisons,
révélations, rédemptions, marchands du temple et héros
malgré eux. Par JD Beauvallet
Ainsi donc, 1997 aura appartenu à un seul
album. Pas besoin d'(OK) ordinateur pour tirer une conclusion des référendums
de fin d'année: OK computer, au cas ou vous auriez passé
les derniers mois sur Mars, est I'album préferé des journaux
et de leurs lecteurs, dans une unanimité étourdissante....
Dans Q Magazine, les lecteurs ont meme élu
OK computer meilleur album de tous les temps, dans un referendum au taux
de participation massif. John Aizlewood, I'un des piliers du journal, attribue
prudemment le triomphe à la seule et unique qualité du disque.
"Il y a toujours eu de la place pour une pop-music intelligente". En ce
sens, Radiohead, c'est l'anti-Oasis: les Mancuniens jouent sur la simplicité
des paroles et des musiques alors que Thom Yorke a apporté autre
chose de beaucoup plus personnel, de plus sensible, de moins macho. Du
coup, tout le monde peut ouvertement aimer Radiohead: il n'y a pas à
se justifier. Depuis le REM d'Automatic for the people, aucun groupe n'avait
été à ce point indiscutable. "Je les voyais beaucoup
avant l'enregistrement d' OK computer, parce qu'ils cherchaient un studio
en France", se souvient Hilda Haddad, qui fait tourner le groupe en France
depuis ses maigres débuts. "Déjà là, avant
meme d'entamer la réalisation de l'album, on savait que ça
serait un disque important, on nous le faisait sentir. (...)
Pour Ed O'Brien, guitariste du groupe coincé
au teléphone en plein milieu d'une tournée australienne,
cette réputation de disque étrange et tarabiscoté
demeure un grand mystère. "On aurait pu faire un disque autrement
plus pervers et difficile d'acces. Tout ce qu'on a cherché à
faire, c'est à nous émouvoir nous-memes. Il faut aussi dire
qu'entre The Bends et OK computer, on s'est mis à écouter
des artistes comme DJ Shadow, Penderecki, Ennio Morricone... Notre musique
était obligée d'en tenir compte. Ce qui a surpris le public,
c'est qu'il s'agit d'un veritable album, conçu et realisé
comme tel. Et les gens n'ont plus l'habitude d'écouter un album,
ils zappent depuis que les chaines hi-fi possèdent, comme les télés,
une télécommande. Et puis, on s'ennuie vite d'un son. Celui
de The Bends, on en avait assez: marre de ces grosses guitares, de ces
pédales de distorsion. La seule motivation pour rester attaché
à ce son aurait été d'ordre financier: on aurait alors
vendu 10 millions de disques au lieu de 4. Et alors ? Nous vivons tous
très confortablement, nous n'avons pas besoin de plus. Ca aurait
été une trahison de nos idéaux, de nos fans. " En
Angleterre, seul le NME a refusé à OK computer le titre d'album
de l'année, lui préférant le Ladies & gentlemen,
we are floating in space de Spiritualized - dont le leader Jason Pierce
avouait d'ailleurs, quelques jours après avoir reçu sa medaille
en chocolat, que ce choix "en disait plus long sur le New Musical Express
que sur l'album de Spiritualized " (...)
Pour certains, il est déjà trop tard
et cette unanimité ressemble déjà à l'un de
ces discours visqueux et enthousiastes que l'on reserve aux morts: quelque
chose comme la Legion d'honneur accordée au rock- mais a titre posthume.
Quoi qu'il en soit, I'unanimité autour de OK computer est, sans
aucun doute, un signal d'alarme inconscient pour affirmer que quelque chose
doit arriver- et vite. Car comme on est superstitieux et qu'en plus, on
a bien travaillé aux cours d'histoire, on connait parfaitement la
portée symbolique de ces années à nombres jumeaux
dans l'histoire du rock anglais: 66, 77, 88. Oui, quelque chose devra se
passer en 99 - et commencer en 98 ne serait pas une idée idiote.(...)
"Il y a bel et bien eu une sorte de croisade pour
s'assurer du succès de Radiohead", confirme-t-on chez Q Magazine.
"Nous avons tous besoin de ce groupe, la presse comme le rock. " "C'est
triste, car nous ne nous considérons surtout pas comme un groupe
de rock", se lamente Ed O'Brien. "Nous nous sentons plus proches de Portishead,
de Massive Attack, de Tricky ou de PJ Harvey que de Bush. . . Je ne supporte
pas cette ferveur, le coté évangéliste qui entoure
l'idée de croisade: Radiohead n'a rien à apporter, aucune
réponse. " Ce triomphe fait doucement ricaner Caffy St Luce, leur
attachée de presse britannique, elle qui s'est débattue pendant
des années pour ne serait- ce que faire écouter les chansons
de Radiohead à la presse spécialisée. "Quand le groupe
a débarqué, on me disait systématiquement "T'es gentille,
mais on a déjà Suede." Quelques mois après, c'était
"On a déjà un chanteur blond avec un groupe indé à
guitares: les Auteurs." J'étais furieuse qu'on traite Radiohead
avec une telle légèreté. Heureusement, la base a suivi
massivement le groupe, tout s'est passé dans le dos de la presse
- qui a révélé là ses limites. Tout le monde
était passé a coté de The Bends si bien que le tapis
rouge était déjà déroulé avant meme
la sortie de OK computer. La presse ne pouvait plus ignorer Radiohead.
Du coup, le triomphe est disproportionné, le disque est devenu un
monstre, qui a grandi sans qu'on puisse le retenir. Chaque semaine, le
groupe reçoit un nouveau disque d'or, venu de nulle part. " (...)
Car le succès de Radiohead, loin des tonitruantes
sorties à l'anglaise, s'est surtout construit sur le bouche à
oreille, sur le temps et les tournées - les deux premiers albums
du groupe continuant de se vendre avec une régularité défiant
les lois de l'industrie du disque. Ainsi, OK computer a largement bénéficié
du long travail d'érosion effectué par The Bends et les invraisemblables
tournées d'après-vente, qui ont inexorablement abattu un
à un les derniers fortins de résistance. (...)
On se souvient encore des réactions désespérées
des hommes de marketing de leurs maisons de disques américaines,
devant revoir à la baisse leurs espérances les plus optimistes
- pulvériser les chiffres deThe Bends. Pour finalement faire beaucoup
mieux, et très vite. Eux avaient déjà lancé
leur belle machine de guerre, rodée pour un nouveau Creep: on leur
servait les six minutes malades d'Android paranoid, avec une video à
faire fuir MTV. La reaction d'autodéfense d'un groupe qui avait
vu Kurt Cobain s'éteindre a petit feu. "This is what you get/When
you mess with us", prevenait Karma police: une façon à peine
déguisée de dire qui s'y frotte s'épique (est drole
mais à coté de la plaque). "Le premier single tiré
de l'album, Paranoid android, était une déclaration de foi
du groupe", se souvient Carol Baxter." Ils voulaient voir jusqu'où
la maison de disques et le public les suivraient. Je pense sincèrement
qu'ils croyaient que Parlophone ne serait pas d'accord pour le sortir en
single. Quand on a reçu la cassette de l'album, on s'est dit "Où
est le tube ?" Mais avec Radichead, rien n'est jamais clair et évident
dès le début.(...)
"Jamais la BBC n'aurait passé Radiohead dans
la journée Il y a deux ans encore. Le groupe avait toujours eu le
soutien des DJs du soir, mais jamais de ceux de la journée. Et au
moment où est sorti OK computer, il y a eu une grande lessive à
la radio. La BBC a viré ses vieux, les a remplacés par des
jeunes loups fanatiques de musique. . En France , c' est naturellement
sur les ondes de Lenoir que le groupe fut tout d'abord reçu, des
mois avant que les radios jeunistes ne s'emparent de Creep. Dès
le premier single, Drill (92), Lenoir fonce, tete baissée: "On n'écrit
pas une chanson comme Creep sans etre, fatalement, un bon garçon.
On les a fait venir deux fois en sessions, en 93 et 95, et on a appris
à aimer leur gentillesse, leur simplicité, ce coté
très humain. Je suis d'ailleurs sur que ce triomphe les affole,
pourrait meme les faire capoter. Ce qui me désespérait, au
début, c'était que vous, aux Inrocks, ne suiviez pas immédiatement
sur Radiohead. Je ne comprenais pas, surtout à I'époque de
The Bends, de loin leur meilleur album. Le phénomène Radiohead,
c'est là qu'il aurait du avoir lieu. Mais le bouche à oreille
a été long à porter ses fruits.(...)
Une "satisfaction artistique" que le groupe revendiquait
dès le berceau: on est ainsi estomaqué en mettant en parallèle
le premier album du groupe, le banal Pablo Honey de 92, et la première
interview jamais accordée par le groupe (alors baptisé On
A Friday) au petit journal Curfew, plus d'un an avant. On y entend un Thom
Yorke déjà résolu, meme si les gestes traduisent encore
très mal ses idées: "Les gens me disent que je prends ma
musique trop au sérieux, mais c'est la seule façon d'arriver
quelque part. On ne va pas rester à attendre. Je suis ambitieux."
(...)
Du coup, on pourrait facilement presser le groupe
comme un citron, mais on a toute la vie devant nous: OK computer se vendra
tonjours confortablement dans vingt ans." On a beaucoup crié à
l'opportunisme de la presse, voire à l'hypocrisie en constatant
la réhabilitation tardive de l'ecriture de Thom Yorke. (...)
Les Inrockuptilbles compris - n'y a vu que du feu,
sourde, muette et aveugle. Elire OK computer meilleur disque de l'année
était donc, pour une profession penaude, I'occasion de faire son
mea culpa péteux, de tirer un trait sur un malentendu - chez les
malentendants, ironiserait Ed O'Brien s'il connaissait la rancune. "A l'époque
de Pablo Honey, se souvient-il, on ne nous a pas fait de cadeau. Ça
nous a appris à ne jamais tenir compte de l'avis de la presse. Sinon,
comment aurions- nous réagi à la chronique de notre premier
album dans Les Inrockuptibles, quand vous disiez que nous marchions dans
les traces des Pixies ou de Dinosaur Jr, mais qu'ils chaussaient dix tailles
de plus que nous ? Heureusement, notre maison de disques a cru en nous,
malgré ce disque schizophrène. Mais beaucoup de jeunes groupes
ne se seraient pas relevés d'un tel traitement, ils auraient été
virés. C'est mettre beaucoup trop de pression sur un débutant."
A sa façon - surréaliste, discrète -, le groupe se
vengera lui-meme de ce baptème du feu en offrant aux journalistes
venus à leurs concerts des backstage-passes au gout amer: en forme
de flacons pharmaceutiques, ils portaient, en français, la légende
"Presse: ne pas avaler." "Ils ont toujours été trés
suspicieux à l'égard de la presse", confirme John Aizlewood."
(...)
"A la sortie de OK computer", se souvient Carol Baxter."
ils avaient décidé de ne plus parler aux journaux. Résultat:
il ny a jamais eu autant d'articles sur eux. Car la presse se sentait coupahle
d'avoir à ce point sous- estimé le groupe et son public.
Et cette fois-ci, les journalistes ont vraiment écouté la
musique." (...)
Carol Baxter: "C'est un dilemme pour eux. On ne parvient
pas à arreter la machine, que la maison de disques a cessé
de nourrir depuis belle lurette. Notre marketing au départ, avait
été très léger, haut de gamme. De toute façon,
nous ne pouvons rien faire sans le groupe, qui décide tout. Ce sont
des gens très intelligents, qui savent précisément
ce qu'ils ne veulent pas. Ils ont autour d'eux une petite équipe
qui est là depuis le début - manager, attachée de
presse, tourneur, directeur artistique. Les décisions sont prises
au sein de cette famille."(...)
Resultat: après les I00 000 ventes réalisées
en France par The Bends et Pablo Honey, albums de loin plus accessibles,
OK computer devrait atteindre ces prochaines semaines le cap des 300 000
ventes - pour environ 5 millions dans le monde, dont 800 000 en Angleterre
seule, très loin derrière Oasis, les Spice Girls ou Nirvana.
(...)
S'il est un enseignement à tirer de ce triomphe,
c'est bien celui-ci: de Miossec à Radiohead, le succès n'oblige
en rien à la prostitution - la première place de OK computer
dans les choix des rédactions ressemblant furieusement à
un avis de défaite de la presse. Trop fier, le NME serait donc un
bien mauvais perdant, comme le confirme Johnny Dee: 'Alors que la plupart
des autres groupes viennent nous manger dans la main pour leur quart d'heure
de gloire, Radiohead ne joue pas notre jeu. Au NME, on aime les grandes
gueules. Mais Thom Yorke est un patient compliqué et chiant."
Tournées, bouche à oreille, discretion
salutaire du marketing, crédibilité intacte, combustion lente
de The Bends, adaptations des formats radio, impressionnant travail d'équipe,
culpabilité honteuse de la presse, croisade pour la sauvegarde du
rock: on aura ainsi trouvé de multiples raisons au triomphe sans
précédent de OK computer, album qui cesse de faire rimer
consensus et mou. Dans ce dédale d'hommes de l'ombre, de positionnements
malins, de hasards et de fanatisme, une seule raison n'a pas été
ici abordee: OK computer setait, selon certaines sources bien informées,
un sacré bon disque. Ce qui, selon les memes sources, justifierait
pleinement qu'on en fasse sans hésiter le grand album de 1997.
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